De l’école de commerce aux rangs de légumes : le parcours engagé et inspirant d’Aurore, maraîchère dans le Perche

À 33 ans, Aurore n’a pas grandi dans une famille agricole. Pas de transmission, pas de ferme d’enfance à reprendre. Pourtant aujourd’hui, elle cultive 7 000 m² de légumes en Normandie, vit sur sa ferme et construit, pas à pas, un modèle à son image : sobre, réfléchi et soutenable.

Son installation n’est pas née d’un coup de tête. Elle est le fruit d’un long cheminement.

Un besoin de sens plus fort que la carrière

Aurore grandit en Savoie, suit une école de commerce à Rouen, puis décroche un poste de contrôleuse de gestion dans l’agroalimentaire en région parisienne. Un parcours structuré, sécurisant, prometteur.

Mais en arrière-plan, une question persiste :

« On passe tellement de temps à travailler dans la vie… autant que ce soit pour quelque chose d’utile et avec un impact positif. »

Les enjeux environnementaux la questionnent depuis plusieurs années déjà. Elle ressent un besoin croissant de cohérence entre ses valeurs personnelles et son activité professionnelle. Elle envisage le milieu associatif, réfléchit à l’engagement citoyen, mais rien ne s’impose clairement.

Un coaching collectif va jouer un rôle déterminant. Elle y explore ses compétences, ses moteurs profonds, ses aspirations. Une piste émerge : travailler dans un écolieu, participer à un projet collectif reconnecté au vivant.

Mais avant de décider, elle veut expérimenter.

Le déclic du terrain

Avant de prendre une décision radicale, Aurore choisit d’aller voir de près ce que signifie travailler la terre. Elle commence par deux expériences de woofing d’une semaine chacune, pendant ses congés. Des immersions courtes, mais suffisamment concrètes pour susciter de nouvelles questions.

En parallèle, elle multiplie les rencontres : maraîchers installés croisés lors de salons agricoles, discussions informelles pendant des balades le week-end, témoignages glanés dans des vidéos ou sur internet. L’objectif est simple : échanger avec celles et ceux qui vivent déjà ce métier, comprendre leurs réalités et confronter ses intuitions à l’expérience du terrain.

Peu à peu, ses idées s’éclaircissent. Ce qui l’attire profondément n’est pas seulement l’univers agricole ou la vie collective, c’est le maraîchage. Elle décide alors de franchir une étape supplémentaire. Son projet de formation en BPREA étant déjà prévu pour la rentrée de septembre, elle quitte son poste et s’offre plusieurs mois pour expérimenter pleinement ce nouveau monde.

Pendant six mois, elle enchaîne les woofings dans différentes fermes. Sept lieux au total, chacun avec ses pratiques, ses organisations et ses façons de travailler. Parmi eux, deux mois passés dans une ferme Ornaise marquent particulièrement son parcours : une immersion plus longue qui lui permet de découvrir le quotidien d’une ferme maraîchère dans toute sa réalité.

Elle y découvre le travail physique, les journées rythmées par une multitude de tâches, l’anticipation permanente que demande la production de légumes. Mais aussi la satisfaction très concrète de produire une nourriture locale et de voir le fruit direct de son travail.

« Je n’ai pas idéalisé le métier. J’ai vu la pénibilité, les contraintes… mais ça ne m’a pas freinée. Au contraire. Je vois une ferme comme des contraintes choisies, ce qui laisse la liberté d’y faire ce que l’on souhaite. »

Cette immersion agit comme une confirmation. Le maraîchage n’est plus seulement une idée : c’est désormais une voie qu’elle décide d’explorer pleinement.

Se former pour s’ancrer

Aurore intègre un BPREA en maraîchage. Elle arrive déjà avec plusieurs mois de pratique. La formation lui apporte de la structure, des bases techniques et une vision plus globale du métier. Visites de fermes, chantiers, irrigation, planification, gestion économique : elle consolide son projet.

« Je savais que le vrai apprentissage se ferait sur le terrain, mais j’avais besoin d’un cadre pour sécuriser mon installation. »

Après son diplôme, elle passe un an en espace-test agricole. Une étape décisive. Elle y valide sa capacité à gérer une production, à affronter les aléas climatiques et économiques, à tenir physiquement sur la durée.

Elle confirme aussi son envie de s’installer dans le Perche, région d’origine de son compagnon, rencontré lors de son premier woofing.

L’installation : enthousiasme et intensité

Ils trouvent une ferme à Céton, dans le sud du Perche : maison, bâtiments agricoles et six hectares attenants. Un lieu de vie et un outil de travail réunis.

L’installation en 2023 est rendue possible grâce aux aides publiques, à un peu d’épargne personnelle et à un soutien familial. Son compagnon l’aide à temps partiel, tout en assurant les travaux de rénovation de la maison en parallèle.

Au démarrage, Aurore reproduit le modèle de la ferme où elle s’est formée : près d’un hectare cultivé, une grande diversité de légumes, plusieurs débouchés en circuit court — AMAP, épicerie associative, magasin spécialisé.

Le chiffre d’affaires espéré pour la quatrième année est atteint dès la première saison.

Sur le papier, c’est une réussite.

Dans la réalité, c’est éprouvant.

« Je voulais bien travailler, bien faire, ne rien rater. Mais je me suis rendu compte que je m’imposais une pression énorme. »

Les semaines s’allongent. La charge mentale augmente. L’administratif déborde sur les soirées. La deuxième année confirme le constat : le modèle fonctionne économiquement, mais il n’est pas soutenable à long terme.

Le virage stratégique : réduire pour durer

Plutôt que de s’obstiner, Aurore fait un choix courageux : elle réduit la surface cultivée et la gamme de légumes.

Aujourd’hui, la ferme fonctionne sur 7 000 m² cultivés, avec une quinzaine de légumes. Un tiers des surfaces est consacré aux engrais verts en rotation, pour préserver la fertilité des sols.

Elle simplifie également ses débouchés. Elle arrête l’AMAP pour alléger la gestion et se concentre sur trois canaux : un magasin de producteurs local, une Biocoop et un collectif de producteurs pour certains.

« Je ne voulais plus m’épuiser. Gérer son énergie, c’est essentiel : elle n’est pas infinie. Il faut aussi penser à sa vie personnelle. »

Ce n’est pas un recul. C’est un ajustement stratégique.

Une ferme organisée, à taille humaine

Son système est aujourd’hui pensé pour l’équilibre. Deux jours par semaine sont consacrés aux récoltes et aux livraisons. Le reste du temps est dédié aux travaux culturaux. L’administratif représente environ trois heures hebdomadaires.

Elle combine différentes approches techniques adaptées à son sol argileux. Les cultures choisies sont cohérentes avec son organisation et la mobilisation partielle de son compagnon. Elle privilégie les productions nécessitant des interventions regroupées sur une période restreinte : oignons de conservation plantés et récoltés en bloc, courges concentrées sur une période définie, fraises remontantes et asperges pour diversifier les revenus sans disperser le travail.

Surtout, elle a reconquis ses week-ends.

Deux vrais jours de pause. Une victoire silencieuse, mais essentielle.

Habiter sa ferme : un choix de vie

Vivre sur place facilite énormément l’organisation. Les serres sont à quelques pas de la maison. Les imprévus sont gérés rapidement.

Mais cela implique aussi que maison et entreprise sont indissociables.

« C’est un confort, mais c’est aussi un engagement fort. Il faut mettre des barrières entre vie personnelle et vie professionnelle pour préserver sa charge mentale et son énergie. »

Travailler en couple demande également des ajustements. Les discussions se font souvent entre deux tâches. Les espaces formalisés de décision restent à construire. Un équilibre en évolution permanente.

Et demain ?

Depuis quelques mois, une nouvelle envie prend forme. Aurore suit une formation en cuisine et réalise des stages en restauration. Elle réfléchit à un projet qui relierait production et transformation : restaurant à la ferme, ateliers culinaires, valorisation des produits autrement.

Rien n’est figé.

« Je me laisse deux ans pour explorer. Sans pression. »

Son parcours raconte une autre manière de s’installer. Moins héroïque peut-être, mais plus lucide. Une trajectoire faite d’ajustements, d’essais, de réorientations assumées.

Aurore n’a pas choisi la facilité. Elle a choisi la cohérence. Et dans les rangs de légumes qu’elle cultive aujourd’hui, il y a autant de stratégie que de convictions.

Si elle devait donner un conseil à de futurs installés, il serait clair : privilégier, lorsque c’est possible, une reprise de ferme plutôt qu’une création, car l’énergie à investir est souvent moindre. Mais surtout, être profondément convaincu de ce que l’on fait.

« Ce métier demande de se donner à 100 %. Il faut de l’observation, de l’humilité et beaucoup de persévérance. »