
Installés depuis 2024, Louise et Martin, 28 ans, incarnent une nouvelle génération d’éleveurs. Ni issus du milieu agricole, ni héritiers d’une exploitation familiale, ils ont pourtant réussi à bâtir un système cohérent et assumé : un élevage bovin laitier biologique, en pâturage intégral, avec vêlages groupés de printemps, monotraite et alimentation 100 % herbe.
Un projet mûri de longue date, guidé par une vision claire et une volonté forte : maîtriser leur temps de travail et leurs investissements, tout en restant fidèles à leurs convictions et en adéquation avec leur mode de vie.
Une envie commune et des objectifs clairs
Le projet germe dès leurs années d’école. Louise et Martin, tous deux ingénieurs agronomes, partagent très tôt l’envie de créer quelque chose ensemble. À la sortie de leurs études, leurs parcours s’orientent différemment : Louise travaille dans le milieu équin puis comme formatrice, tandis que Martin devient conseiller en pâturage. Mais au fil de ces expériences, une idée persiste :
« On voulait travailler ensemble et à notre compte. »
Dès le départ, ils prennent le temps de définir précisément leurs attentes : construire un projet à deux, avec une organisation réfléchie et un système cohérent. Ils posent leurs objectifs, structurent leurs idées et projettent leur futur fonctionnement.
« On avait tout écrit, on savait où on voulait aller. »
Leur réflexion repose sur une logique simple :
« Une vache, c’est un herbivore, donc elle mange de l’herbe. »
Ce principe devient alors le socle de leur système. Ils construisent ainsi un modèle reposant exclusivement sur le pâturage, sans recours aux cultures associées. Leur objectif est de construire un système aussi résilient que possible, avec un minimum d’intrants, centré sur la production et la valorisation optimale de l’herbe issue de leurs prairies.
Un regard neuf, libéré des modèles existants
Ne pas être issus du monde agricole aurait pu être un frein, mais cela devient rapidement un atout. Sans modèle familial à reproduire, ils avancent avec une certaine liberté.
« On n’avait pas de barrières psychologiques… Les gens disent souvent : ça ne marchera jamais… mais ils se basent sur leurs propres systèmes. »
Très peu de fermes fonctionnaient sur ce modèle, et les institutions agricoles ne possédaient pas de références fiables sur ce type de système. Pour Louise et Martin, cela a rendu leur projet plus complexe : trouver des chiffres, des indicateurs ou des comparaisons n’était pas évident.
Ils ont donc dû observer, écouter et sélectionner leurs références avec beaucoup de discernement. Leur stratégie est claire :
« On est allés chez ceux chez qui ça marche. »
Cette démarche leur permet de construire un système original, sans reproduire les modèles dominants, et de s’appuyer sur des pratiques concrètes plutôt que sur des chiffres abstraits ou des recommandations théoriques.
Trouver un lieu en cohérence avec leurs choix
La recherche de ferme repose sur des critères précis : des surfaces en herbe, un parcellaire groupé, peu d’investissements à la reprise, et un territoire d’élevage préservé.
« On voulait le moins d’investissements possible à la reprise. L’outil de travail, tu peux le modifier, mais le cadre, on ne peut pas le changer. »
La Normandie et son bocage s’imposent naturellement. Ils trouvent finalement une ferme à reprendre via une formation transmission organisée par Bio en Normandie. Marie-Pierre, la cédante, proche de la retraite, les accompagne pendant un an en tant que salariée pour assurer la transition.
Le projet évolue : pour être viable à deux, le troupeau initial doit être revu à la hausse.
« À 50 vaches, ça ne passait pas. On a dû passer à 100. »
Un choix structurant, plus engageant, mais indispensable pour atteindre leur objectif : vivre à deux de leur activité.
Une installation progressive… et semée d’obstacles
Entre la décision et l’installation, le parcours s’étale sur plus de deux ans, dense et loin d’être linéaire. Le manque de références sur des systèmes similaires complique leur avancée, et l’accompagnement des structures officielles se révèle parfois peu adapté. Mais Louise et Martin restent convaincus de leur projet.
Le cheptel est acheté et temporairement hébergés ailleurs, le temps d’aménager les parcelles et d’entamer la conversion des animaux en agriculture biologique. Les clôtures et le réseau d’eau sont installées progressivement, et le système se met en place étape par étape.
Le financement, lui, s’avère particulièrement complexe :
« Ça a été la galère avec les banques, on avançait et on comprenait les règles au fur et à mesure. »
Les financements tardent, les obligeant à anticiper certains investissements.
« On a dû acheter les clôtures et les animaux sans avoir encore les financements. »
Une prise de risque assumée, portée par leur détermination et la solidité de leur projet.
Un équilibre recherché entre passion et exigence économique
Aujourd’hui, leur exploitation repose sur des choix forts : pâturage intégral, alimentation 100
% herbe, vêlages groupés et production biologique en monotraite.
« Tout est basé sur le sol et l’herbe. »
Mais derrière cette apparente simplicité, le système demande une observation fine et des ajustements constants.
« On s’adapte en permanence. »
Chaque décision technique s’inscrit dans une logique globale, pensée dès le départ. L’organisation du travail est au cœur de leur projet : à deux, complétés par un salarié à mi-temps, ils cherchent à construire un rythme soutenable.
« On réussit à avoir un week-end sur trois et trois semaines de vacances. »
Un équilibre encore fragile, que le quotidien exigeant met régulièrement à l’épreuve. Mais Louise et Martin s’appuient sur les compétences acquises lors de leurs études pour analyser chaque aspect de leur ferme.
« On regarde tout de manière chiffrée, on ne laisse rien au hasard. »
Ils créent des indicateurs, des tableaux de suivi et des repères pour tout : production laitière, croissance des animaux, qualité des pâturages, rotation des parcelles… Chaque détail est mesuré, suivi et analysé, ce qui leur permet d’ajuster en permanence leurs pratiques.
Louise et Martin revendiquent une approche pragmatique :
« La rentabilité d’abord, même si c’est un métier de passion. »
« Même avec un système qui fonctionne à faible charge, la rentabilité n’est jamais automatique. Il faut aller dans le détail et comprendre chaque point. »
Cette rigueur et cette capacité d’analyse sont au cœur de la réussite de leur projet. Malgré les incertitudes — climat, santé du troupeau, prix du lait — ils savent comment garder le cap et prendre les bonnes décisions.
« Il y a toujours une part d’incertitude, mais on l’intègre dans nos calculs et nos choix dès le départ. »
Pour eux, passion et exigence économique vont de pair : un système simple en apparence, mais maîtrisé dans ses moindres détails.
Regarder vers l’avenir tout en restant fidèle à ses valeurs
Malgré les difficultés, Louise et Martin tirent une grande fierté de leur parcours.
« On a un système qui nous ressemble. »
« On n’a pas fait de concessions sur nos objectifs. »
Et surtout :
« Même si c’est dur, jamais je ne reviendrai en arrière. »
Aujourd’hui, leur ambition est d’aller plus loin : faire de leur ferme une référence et inspirer d’autres porteurs de projet.
« On aimerait que cette ferme soit un exemple d’un autre système. »
Ils accompagnent déjà d’autres futurs installés et réfléchissent à diffuser leur modèle :
« Si on avait connu une ferme comme la nôtre avant, ça nous aurait rassurés. »
Leur message aux futurs installés est clair : ne pas sous-estimer les difficultés, chiffrer son projet très tôt, rester pragmatique et s’inspirer de ceux qui réussissent.
« Ça sera forcément plus dur que ce que tu penses. »
« Il faut être concret. »
Malgré les défis, ils restent convaincus de l’avenir du métier :
« C’est un métier d’avenir. »
« Il y a besoin de nouvelles personnes et de nouveaux modèles. »
Pour Louise et Martin, passion, exigence et remise en question se conjuguent pour construire un système agricole durable, rentable et fidèle à leurs valeurs. Leur parcours montre qu’il est possible de rester fidèle à ses convictions tout en réussissant pleinement son projet.